🍷 Quand le vin était obligatoire à la cantine : l'histoire d'un mythe hygiénique
Dans les années 1950, la France détient le record mondial de consommation d'alcool, avec plus de 140 litres de vin ingurgités par an et par personne (contre environ 50 litres aujourd'hui). À cette époque, loin d'être considéré comme un poison, le vin fait partie intégrante du quotidien des Français — des ouvriers aux grands sportifs — et bénéficie d'une approbation totale du corps médical.
Le vin, « la plus saine des boissons »
Ce statut d'aliment thérapeutique ne date pas d'hier. Au XIXe siècle, Louis Pasteur lui-même déclare que « le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons ». Dans un pays où l'eau courante n'est pas encore totalement généralisée ou sécurisée, le vin est réputé pour éliminer les microbes.
Durant la Première Guerre mondiale, le « pinard des poilus » devient le carburant officiel de la victoire, ancrant l'idée que le vin donne de la force. À l'école, on distribue même des bons points à l'effigie de Pasteur pour vanter ses vertus nutritionnelles. Les meilleurs élèves reçoivent parfois un verre ou une carafe de vin rouge en guise de récompense.
Le régime des petits écoliers : un demi-litre par jour
Jusqu'au milieu des années 1950, le paysage des réfectoires scolaires est impensable pour notre époque moderne. Sur chaque table de cantine trônent des bouteilles de vin rouge, de cidre ou de bière.
- La ration réglementaire : Chaque enfant est autorisé à consommer jusqu'à un demi-litre de boisson alcoolisée par jour.
- La pratique à la maison : Pour le déjeuner ou le goûter, les parents glissent régulièrement une petite bouteille de cidre ou de vin coupé d'eau dans le panier de leur progéniture.
- La croyance populaire : On est alors convaincu que l'alcool aide à faire grandir les enfants, réchauffe les poumons en hiver et facilite la digestion.
Les conséquences en classe sont pourtant catastrophiques : de nombreux instituteurs signalent des enfants de 6 à 12 ans arrivant en cours transpirants, le visage rouge, et s'endormant sur leurs pupitres dès le matin.
1956 : Le grand coup de pied dans le tonneau de Mendès France
Le premier grand tournant historique a lieu le 8 août 1956. Pierre Mendès France, alors ministre d'État et fermement engagé dans la lutte contre l'alcoolisme national, publie une circulaire ministérielle historique.
Le texte interdit strictement la distribution de toute boisson alcoolisée aux enfants de moins de 14 ans dans les cantines scolaires. Pour compenser et redonner de l'énergie aux écoliers, le gouvernement impose une nouvelle boisson obligatoire : un verre de lait de croissance chaud accompagné d'un morceau de sucre.
Une transition lente jusqu'en 1981
Cette mesure révolutionnaire est pourtant accueillie avec beaucoup de résistance par les familles et les lobbys viticoles, certains parents accusant l'État de vouloir affaiblir leurs enfants.
De plus, l'interdiction de 1956 ne concerne que les écoles primaires et les collèges. Les lycéens de plus de 14 ans conservent le droit de boire du vin à la cantine (en quantité raisonnable) pendant encore 25 ans. Il faudra attendre le mois de septembre 1981, sous le premier mandat de François Mitterrand, pour que l'alcool soit définitivement et totalement banni de l'ensemble des établissements scolaires français.
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