VECTUS : LES CHIENS DE GUERRE D’ERIK PRINCE SUR LA TERRE D'HAÏTI
Depuis mars 2025, l’ombre d'Erik Prince, le fondateur de Blackwater, plane à nouveau sur les Caraïbes. Sous le nom de Vectus Global, une armée privée de drones et de mercenaires opère en toute opacité à Port-au-Prince. Un an après leur débarquement, entre succès tactiques et carnages civils, l'heure est au bilan d'une souveraineté bradée au plus offrant.
Le 1er mars 2025, le silence pesant de Port-au-Prince a été déchiré par un sifflement nouveau. Ce n’était pas le crépitement habituel des fusils d’assaut des gangs, mais le bourdonnement électrique de drones explosifs. En quelques minutes, plusieurs bastions du gang « Viv Ansanm » s’embrasaient. L’ère de la guerre technologique privée venait de s’ouvrir en Haïti. Derrière ces machines : Vectus Global, la dernière itération de l’empire de sécurité privée d’Erik Prince.
L'Architecte de l'ombre : Le retour d'Erik Prince
Pour comprendre Vectus, il faut comprendre l’homme derrière le sigle. Erik Prince n'est pas un novice. Ancien Navy SEAL, il a bâti Blackwater, devenue tristement célèbre pour le massacre de la place Nisour à Bagdad en 2007. Après avoir vendu son empire, il a multiplié les projets en Afrique et en Asie, vendant des services de logistique militaire et de renseignement.
En Haïti, Prince a vu une opportunité là où la communauté internationale a échoué. Alors que la Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité (MMSS) menée par le Kenya s'enlisait dans des problèmes de financement et de logistique, Vectus est arrivée avec une proposition radicale : des résultats immédiats contre un contrôle partiel des ressources de l'État.
Une armée de l'ombre : Profil et recrutement
Qui sont les hommes de Vectus ? Officiellement, ils sont environ 200 « conseillers techniques ». Officieusement, ce sont des mercenaires chevronnés. Le contingent est un mélange hétéroclite de vétérans des forces spéciales américaines, d'anciens légionnaires européens et, plus surprenant, d'anciens militaires salvadoriens, formés à la méthode « Bukele » de répression urbaine.
Ces hommes ne patrouillent pas à pied dans les bidonvilles de Cité Soleil. Ils opèrent depuis des bases sécurisées, gérant une flotte de drones de surveillance et d’attaque, des hélicoptères de transport et des unités d’intervention rapide. Leur mission est chirurgicale : éliminer les têtes pensantes des gangs et sécuriser les infrastructures vitales.
Le Pacte de Faust : Un contrat sur 10 ans
Le contenu du contrat liant Vectus au Conseil Présidentiel de Transition (CPT) est resté longtemps un secret d'État. Les révélations récentes dessinent un accord sans précédent dans l'histoire moderne du pays. Il ne s'agit pas d'un simple contrat de sécurité, mais d'une véritable délégation de souveraineté fiscale.
Le coût opérationnel est estimé à 50 millions de dollars pour la première année. Mais le génie — ou le cynisme — du montage financier réside dans son indexation sur les douanes. Vectus Global est chargée de « sécuriser et moderniser » les ports et les frontières. En échange, la société percevrait une commission de 20 % sur l'augmentation des revenus douaniers. En clair : plus l'État perçoit de taxes grâce à la sécurité rétablie par Vectus, plus Vectus s'enrichit. C'est la privatisation directe de la perception de l'impôt par une force armée étrangère.
La Guerre des Drones : Un bilan humain sanglant
Sur le terrain, les résultats sont, au mieux, mitigés. Si la route nationale vers le Cap-Haïtien a été partiellement débloquée, le prix humain est exorbitant. Entre mars 2025 et janvier 2026, les organisations de défense des droits humains, dont le RNDDH, ont documenté une multiplication des dommages collatéraux.
L'usage massif de drones explosifs dans des zones à haute densité de population comme Delmas ou Bel-Air a transformé les quartiers en champs de bataille aveugles. On estime que plus de 1 200 personnes ont perdu la vie dans des frappes liées à Vectus, dont une proportion alarmante de civils. « On ne libère pas un peuple en le bombardant depuis le ciel avec des robots », s'insurge un militant local. La précision technologique vantée par Erik Prince se heurte à la réalité d'une guérilla urbaine où la frontière entre "bandit" et "civil" est souvent tragiquement floue.
L'opacité et l'érosion de l'État
Le plus grand danger de la présence de Vectus n'est peut-être pas militaire, mais institutionnel. En confiant la sécurité et les douanes à une firme privée, le gouvernement haïtien affaiblit encore davantage la Police Nationale d'Haïti (PNH). Les ressources qui auraient pu servir à former et équiper les policiers locaux sont aspirées par le contrat de Vectus.
De plus, l'absence de mécanisme de reddition de comptes est totale. Si un mercenaire commet un crime, devant quelle juridiction doit-il répondre ? Le contrat stipule une forme d'immunité de fait, protégeant les agents de Vectus des poursuites devant les tribunaux haïtiens. C'est un retour aux heures les plus sombres des interventions étrangères, où l'impunité était la règle.
Les complicités locales : L'élite et le chaos
L'implantation de Vectus n'aurait pas été possible sans des relais locaux puissants. Les noms de certains magnats de l'économie haïtienne, comme Gilbert Bigio, circulent avec insistance comme facilitateurs de cet accord. Pour une partie de l'élite économique, la solution mercenaire est préférable à une véritable réforme démocratique ou à une police nationale forte qu'ils ne pourraient pas contrôler. Vectus protège les intérêts des ports privés et des zones industrielles, garantissant la reprise des affaires tout en maintenant le statu quo politique.
Un avenir sous tutelle privée
Un an après, Haïti est à la croisée des chemins. Les gangs ont reculé dans certains secteurs, mais ils ne sont pas vaincus. Ils se sont adaptés, se fondant dans la population, rendant les frappes de Vectus de plus en plus aléatoires et meurtrières.
Le pays semble s'être enfermé dans un cycle de dépendance. Avec un contrat de dix ans, Vectus Global n'est pas là pour résoudre la crise, mais pour la gérer à son profit. Erik Prince a réussi son pari : transformer une nation en faillite en un laboratoire pour le mercenariat du XXIe siècle. Pour le peuple haïtien, le bourdonnement des drones de Vectus n'est plus le son de la libération, mais celui d'une nouvelle forme d'occupation, plus technologique, plus rentable, et tout aussi impitoyable.
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